Les chansons traditionnelles sont très nombreuses et combien l'on en rencontre, entre les Vosges et le Rhin, les unes
pleines de tendresse, simples et charmantes ; d'autres légères, bien souvent en rythme de valse!... Mais beaucoup ont été importées et, parmi celles-ci, une partie est d'origine allemande. Dans l'ensemble, les chants de l'Alsace par leur musique (il ne faut jamais oublier que, dans la chanson populaire, c'est la musique qui a, de beaucoup, le plus
d'importance!) s'apparentent bien plus à ceux de l'Allemagne, de la Suisse ou du Tyrol, qu'à ceux de la France.
En voici une gerbe, cueillie un peu dans toutes les régions ; elle résume assez bien les caractères des divers chants de
l'Alsace. Nous en soulignons au passage quelques-uns.
Ja, Elsass, ùnser Ländel, est bien antérieur à 1870 et témoigne, par ses accents touchants, de
l'amour de l'Alsacien pour son
pays. Drunten im Unterland, recueilli en Basse-Alsace, laisse croire, grâce à sa musique
franche et plaisante et aussi son
rythme, qu'il est sans doute venu du Tyrol. Des Maisel pfifft vient de la région de
Mulhouse et perpétue le souvenir de la
terrible crise économique qui sévit en Alsace, en 1848. Herzig's Marianel vient de Strasbourg
où jadis se trouvaient de
nombreux artilleurs... bourreaux des cœurs! In Lauterbach fut recueilli en Haute-Alsace,
mais sa popularité s'est étendue
bien au delà de l'Alsace et c'est l'un des chants que l'on cite le plus généralement parmi ceux de cette province, grâce à ses
paroles tout à fait charmantes et à son rythme plaisant de valse. Mais c'est un chant sans doute importé de la Hesse.
Schlof, Biewele, schlof ! est la berceuse la plus chantée de toutes celles de l'Alsace,
même en y joignant celles de l'autre
côté du Rhin. Elle permet de curieuses comparaisons avec les berceuses que nous donnons au cours de cet ouvrage.
Schlof, min Kindele ! est une exquise berceuse de Noël dont la mélodie est celle du
cantique de Strasbourg : Dormi, filii !
Le Noël Ich wünsch euch est dans un sentiment délicieusement tendre ; sa mélodie est
inspirée de la farandole provençale.
Uff de Berrje isch min Läwe et Uff em Berjel bin ich g'sässe, cette dernière venant de Colmar
en Haute-Alsace, ont tout à fait
le caractère de chansons montagnardes. On dirait des chants pour yodler et ils sont peut être venus de Suisse ou du
Tyrol. Du Sundgau en Haute-Alsace vient Wohär so frieh, zvo anne schon? extrêmement répandu dans tout le Haut-Rhin. Les
paroles ne sont pas populaires, mais adaptées d'après la tradition. Wiel's Jaue isch min Läwe paraît bien, par sa musique et
ses paroles, avoir été importé d'Allemagne, comme le chant suivant : Auf und dran !
Ich hab' a schön's Häusel am Rhein et la chanson suivante O Gott ! sont
empreintes d'une malice assez rude, mais plaisantes par
leur franchise de rythme et leur allant. Güete Morje, bucklichi Greet ! est une satire des
bossus extrêmement populaire en
Alsace. Der Hans im Schnokeloch est le portrait-charge du mécontent. Le personnage est un
héros comique très célèbre,
un type tout à fait strasbourgeois ; c'est pourquoi cette chanson de Basse-Alsace est l'une des plus répandues.
Dü einfältig,
Birschtel est la satire du jeune homme prétentieux ; les chansons sur ce sujet foisonnent mais sont généralement
assez lestes.
O !wie glicklich wurd min Greth ! est une caricature amusante par son rythme de polka plein
d'entrain appliqué aux paroles d'un
réalisme un peu vulgaire. Bin i nitt e scheener Kohlebrenner-büe? est le portrait du jeune
homme ridicule, portrait dont les
épreuves se rencontrent dans toutes les régions de tous les pays. Celui-ci est assez réussi, car sa drôlerie est accentuée
par la vivacité du rythme et l'emploi du procédé de la récapitulation qui fait que chaque couplet redit tous les précédents en
remontant jusqu'au premier. Heissa, Kathrinele ! est une chanson à danser comme il en existe
beaucoup en Alsace, un peu
dans tous les rythmes, mais de préférence celui de la valse modérée. Pour terminer, nous donnons
Ey dü, liewer Augüschtin
! qui est peut-être, de tous les chants d'Alsace, le plus répandu. Il n'est sans doute pas d'origine alsacienne, m
ais bien
plutôt viennoise car, en 1678, le frère Augustin, chanteur populaire, connaissait les plus grands succès à Vienne.
Pour caractériser l'ensemble des chansons anonymes traditionnelles de l'Alsace, il faut parler de leur franchise d'accent, de
leur clarté d'expression, de leur simplicité de ligne et, bien souvent, d'un sentiment de fraîcheur, de tendresse naïve, tout
à fait touchant ; cela est marqué surtout, avec une clarté saisissante, dans la musique.
Si l'on compare les chants dont nous venons de parler avec ceux d'autres provinces de la France, par exemple le Roussillon, le
Béarn, la Guyenne ou l'Auvergne, nous percevons aussitôt à quel point nous avons raison. Les mélodies alsaciennes sont
expressives et très musicales, mais jamais dramatiques ou, si vous préférez, romantiques. Elles sont plaisantes, coulantes,
naturelles, comme équilibrées. Comment s'en étonner?
L'Alsace n'est-elle pas un pays complet où tout se balance harmonieusement : industrie et agriculture, sérieux et amusements,
travail et plaisirs ? Ces qualités si rares permirent à l'Alsace de se conserver elle-même au milieu de la plus tragique
histoire qui se puisse concevoir. N'a-t-elle pas un autre rôle à jouer pour l'avenir? Erasme admirait profondément sa
capitale Strasbourg et prétendait y trouver : une monarchie sans tyrannie, une aristocratie sans factions une démocratie sans
désordres, une prospérité sans arrogance. Il la comparaît à la République idéale de Platon.
Cette ville de Strasbourg, qui semblait privilégiée par l'ordre et la paix régnant dans ses murs, était, par sa position
géographique, située au carrefour de deux très grandes voies de pénétration : celle du Nord au Sud (Ille-Rhin) et celle de l'
Ouest à l'Est (France-Allemagne). N'est-elle pas aujourd'hui un carrefour autrement vaste, où se rencontrent les peuples
européens ?
Destinée naturellement à devenir la capitale d'une nouvelle Europe;